"Nous étions installés à Freiwaldau dans des baraquements fermés et gardés la nuit. Nous étions quelques dizaines à travailler dans les fermes. Une des grandes occupations était de se nourrir le mieux possible avec ce qui pouvait arriver dans les colis et ce que nous volions chacun en fonction de nos possibilités. Je volais des oeufs, du beurre et d'autres denrées. De temps en temps je "déménageais" une poule sous ma capote. Bien sûr quand la vieille ou la patronne constatait qu'une poule avait disparu, je n'étais pas au courant. J'étais très prudent pour éliminer les plumes. Je les enterrais profondément lorsque j'étais dans un champ. D'autres braconnaient en piégeant des oiseaux. D'autres encore arrivaient à subtiliser de la viande car il y avait un boucher qui abattait du bétail et ainsi de suite. Une fois nous avions récupéré un gros lièvre. J'étais souvent préposé pour cuisiner. Je me souviens toujours de la sentinelle allemande qui passait devant notre baraque,s'arrêtait devant la fenêtre et disait "ça sent bon !". Il s'en léchait les babines car lui aussi ne devait pas manger comme il faut tous les jours, comme nous, avec une alimentation à base de soupe et de pommes de terre.
La vie en kommando mettait aux prises les généreux et les égoïstes. Certains ne recevaient quasiment jamais de colis et étaient heureux de pouvoir profiter de la générosité de certains autres. D'autres recevaient et ne voulaient jamais partager. D'autres encore n'apportaient jamais rien, ne partageaient jamais rien et voulaient profiter de la mise en commun. Lorsque j'étais à la répartition, je les renvoyais dans leur coin. Les engueulades étaient fréquentes et surtout fortes en voix. L'ambiance était quand même assez bonne, solidarité oblige face à la situation. Les Allemands nous donnaient à lire L'Echo de Nancy, journal collaborateur ou  nous faisaient écouter Radio Stuttgart où sévissait Ferdonnet. Nous étions coupés du monde et ne savions pas bien ce qui se passait ailleurs en Europe et chez nous, car les courriers étaient censurés.

 

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Groupe de prisonniers - 14 décembre 1941

De gauche à droite
Debout : Marcel MUSELET, Auguste HARD, Louis FONTANEL, Gérard COMBRET, Fernand MARLHE, Georges HARY,
René MACARY,
Assis : François ROUAIX, Louis BONHOMME, Marcel JUTEAU, Maurice BOUSSUGE, François BLOUIN

Plusieurs kapo nous gardaient. L'un d'entre eux était un véritable salopard. Une fois qu'une bagarre éclata entre nous, il se rua dans la chambrée tel un fou. Il m'accula dans un coin, baïonnette pointée sur le cou. Je me souviendrais toujours de son regard haineux renforcé par son physique et la couleur rousse de ses cheveux. J'ai pensé que mon heure était venue. Derrière moi je sentis un objet assez costaud. J'avais mis la main dessus, prêt à me défendre à mort. Il me relâcha et se fut fini. On se dit que si on pouvait le coincer un jour celui-là, ce serait sa fête.
Par contre un autre soldat, tout en nous gardant, faisait preuve d'humanité. Il était munichois. Il perdit sa femme et ses enfants lors d'un bombardement. Lorsque la libération approcha, nous nous sommes concertés pour l'aider à fuir. Nous lui avons procuré des vêtements civils, son uniforme a été dispersé par plusieurs d'entre nous. Nous lui avons conseillé, dans le chaos qui allait se produire, de faire route avec une femme, comme s'il s'agissait d'un couple.

 

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Groupe de prisonniers - 7 juin 1942

De gauche à droite
Debout : ?, Louis BONHOMME, ?, ?, Gérard COMBRET, Georges HARY
Accroupis : ?, Maurice BOUSSUGE, René MACARY
Assis : ?, Marcel JUTEAU, ?, Fernand BLOUIN

Il y avait des britanniques à Freiwaldau. Une partie d'entre eux travaillaient dans une usine. Ils allaient et revenaient en rang et au pas cadencé. Nous, les Français, nous nous déplacions toujours en bordel couvré. Il y avait également des Hongrois, mais ils ne communiquaient avec personne. Quelques Russes étaient également dans le secteur.

 

Pour nous débarrasser des puces et autres parasites, nos vêtements étaient passés régulièrement dans une étuve et étaient vraiment chouettes quand ils en ressortaient. Notre uniforme de 1940 constituait la base de notre garde-robe. Des pantalons récupérés et d'autres articles nous habillaient de façon hétéroclite.

 

Le soir et le dimanche, nous jouions aux cartes. Certains chantaient, l'un d'entre nous faisaient des claquettes. J'avais appris le bridge. L'hiver nous avions parfois l'autorisation de nous essayer au patinage sur des étangs gelés ou de dévaler une petite pente avec des skis en bois. Tout nous était prêté par les Allemands. Nous étions tous en attente de courrier et de colis, dont j'ai tenu l'inventaire sur un carnet que j'ai pu sauvé. Vers la fin de la captivité nous ne recevions plus beaucoup de nouvelles de chez nous.

 

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Sandhübel groupe de prisonniers novembre 1943

De gauche à droite :
Arrière plan : Maurice LAUMON, ?, ?
Premier plan : Marcel JUTEAU, Maurice BOUSSUGE, ?

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 Sandhübel groupe de prisonniers novembre 1943

Tout cela peut paraître idyllique, mais tout était méticuleusement planifié et organisé. Nous étions gardés et surveillés. Malheur à ceux qui se comportaient mal ne voulaient pas travailler ou avaient tenté de s'évader. Ils étaient internés au camp de Rawa-Ruska ou à Graudenz. Ces deux noms faisaient froid dans le dos tellement les conditions de vie y étaient inhumaines. Un rescapé de Rawa-Ruska nous parla de  ce qu'il avait vécu. Il nous impressionna en nous racontant qu'il avait vu un prisonnier français, tenaillé par la soif en été, se faire abattre par un garde depuis un mirador, alors qu'il s'approchait de la clôture du camp pour puiser de l'eau dans une rivière qui la bordait.


A travers le comportement de certains Allemands, on ressentait bien ceux qui étaient endoctrinés dans le nazisme. Un voisin des Göttlich jurait tout le temps après les Juifs lorsque quelque chose n'allait pas. Comme s'ils en étaient la cause !
Nous étions vaccinés contre certaines maladies. Le médecin qui nous faisait les piqûres prenait un malin plaisir à nous faire souffrir en nous vaccinant dans le sein. Un dentiste chez qui on m'avait envoyé me soigna comme un véritable tortionnaire. Il m'arracha les dents comme cela et en plus il me piqua des dents saines. Je refusais de poursuivre les soins."

 

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Groupe de prisonniers 18 avril 1943

De gauche à droite : Marcel JUTTEAU, Louis BONHOMME, René LAFERRERE,
Raymond RIBIERE, Maurice BOUSSUGE