"Je me suis souvent demandé ce qu'étaient devenus les Allemands que j'avais fréquentés, les Göttlich, Gröger etc. Ils voulaient que je reste pour les protéger des Russes et des conséquences de la chute du III° Reich. Je reconnais que j'ai été traité correctement par eux, mais je n'ai jamais connu le fond de leur pensée, ni leur degré d'adhésion à l'Allemagne hitlérienne. Etaient-ils nazis ? Comme beaucoup d'autres Allemands ils n'ont pas rechigné à utiliser des prisonniers de guerre. Ce que j'avais parfaitement vu, c'est qu'ils n'aimaient pas les Slaves et les Polonais avec lesquels ils vivaient. Soit au mieux ils ont été expulsés, soit ils sont restés, ce qui m'étonnerait, soit ils ont été tués.
La conférence de Potsdam qui s'est tenue du 17 juillet au 2 août 1945 , réunissant Staline, Roosevelt et Attlee, a décidé que les territoires situés à l'est de l'Oder et de la Neisse seraient administrés par la Pologne en attendant la fixation d'une frontière définitive avec l'Allemagne. Les trois gouvernements alliés ont estimé qu'il y avait lieu de procéder au transfert en Allemagne des populations allemandes restant en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie. Ils ont estimé que ces transferts devront être effectués de façon ordonnée et humaine en invitant les trois pays à suspendre les expulsions, en raison de l'incapacité temporaire de l'Allemange de les accueillir.
Nous savons depuis peu ou du moins ce ne fut pas beaucoup divulgué, que des millions de personnes ont été déplacées en Europe centrale et orientale. Il y eut malgré tout des massacres de population. Les populations d'origine allemande ont été internées dans des camps (souvent ceux qui accueillaient les déportés et les prisonniers). Les transferts par train vers l'Allemagne ont été souvent faits dans les pires conditions. Les Tchèques ont promulgué les décret Bénès conduisant à l'expulsion de tous les Allemands. La Pologne qui a du céder à l'Urss ses territoires les plus à l'est, a déplacé leurs habitants pour les fixer dans les régions de l'ouest de la nouvelle Pologne de 1945 (Prusse, Haute et Basse Silésie). Tout cela est passé inaperçu, tant la haine de l'Allemand était vivace dans les années après guerre et que personne ne souhaitait s'appitoyer sur le sort des expulsés.
Freiwaldau est devenu Jésénik en République Tchèque, en Moravie dans la région d'Olomouc. Adelsdorf est Bela pod Pradedem dans la même région.

Uns soir de l'année 1954, mon épouse lisait le journal. Elle m'interpelle :" Tu as lu ça ! Un policier appelé par des passants pour arrêter un cambrioleur, a été abattu par ce dernier, dans le quartier Richelieu-Drouot. Après une tentative manquée chez un agent de change, le cambrioleur s'est trouvé face à face avec le policier. Il a tiré. Le policier est mort de ses blessures. L'autre a été arrêté dans le métro. Le policier s'appelait Jean-Baptiste Vergne, le tireur Jacques Fesch." Je prends le journal : " Ce n'est pas possible, c'est mon camarade de guerre qui s'est fait tuer !"
Quelle fin tragique pour cet homme. Je l'avais revu plusieurs fois depuis mon retour d'Allemagne. A cheval, il réglait la circulation au carrefour Richelieu-Drouot. Nous parlions plus ou moins longtemps. Malgré ses blessures, aux cuisses, il a été fait prisonnier. Il a été détenu au Frontsatag 112 du château de Beauregard à La Celle Saint-Coud. Il a été rapatrié sanitaire le 18 juin 1941 puis réformé définitivement le 19 juin, confirmé le 3 juillet 1944. Il était devenu policier puis s'était marié. Il était veuf depuis peu de temps et élevait une petite fille. Vraiment il n'a pas eu une vie heureuse. En 1940, lors des combats, il semblait attirer à lui les éclats d'obus et les projectiles qui passaient autour de nous. Il échappait à la mort, se mariait, perdait se femme et maintenant finissait abattu par un garçon désoeuvré qui lui tira dessus, le comble, avec un pistolet allemand. J'ai été profondément choqué par la mort de celui que j'avais soigné tant bien que mal et porté sur mon dos. Plusieurs années après j'appris que Jacques Fesch s'était repenti dans sa cellule avant qu'il ne soit exécuté. Il avait eu des visions mystiques. L'Eglise souhaite le béatifier. Je ne sais s'il a intercédé en faveur de  quelqu'un. Je suis toujours resté dubitatif face à cela. J'ai souvent pensé à l'orpheline que Jean-Baptiste Vergne avait laissé derrière lui."