On peut légitimement se poser des questions sur le militaire. Ce fort en thème s’est comporté de manière très honorable au feu durant la première guerre. Il fut au début membre du cabinet du général Joffre lors de la victoire de la Marne. Ce serait même lui qui aurait inspiré le nom à donner à cette bataille victorieuse. Compte tenu des appréciations flatteuses sur son compte, il est curieusement envoyé au Brésil de 1919 à 1924, comme chef de mission militaire pour organiser l’armée, tâche dont il s’acquittera amplement. A son retour il est nommé en 1925 commandant des troupes du Levant et adjoint au haut-commissaire de la République français en Syrie, le général Sarrail. Il a pour mission de réduire une rébellion. En 1927, peu de temps avant son retour en France il est promu au grade de général de corps d’armée pou la durée de ses fonctions, malgré la demande de son remplacement par le nouveau haut-commissaire. En 1929 il est appelé au commandement du XX° corps d’armée à Nancy qui défend les frontières du Nord-est. Moins d’un an après il est nommé en 1930, premier sous-chef d’état major à Paris à la demande d’André Tardieu, président du conseil. En 1931, il remplace Weygand comme chef d’état major de l’armée et devient membre du Conseil supérieur de la guerre. Fin 1934 le général Maurin,ami de Gamelin et de la même promotion que lui à l’Ecole de guerre est nommé ministre de la Guerre. Très vite il fait part à Gamelin de son intention de le faire nommer vice-président du Conseil supérieur de la guerre, inspecteur général de l’Armée tout en conservant ses fonctions de chef d’Etat-major général. Le décret du 18 janvier 1938 portant réorganisation du C.S.G et de l’Etat-major de l’Armée concrétise cette intention. Désormais le général Gamelin est parvenu au sommet de toutes les hiérarchies de l’armée. Au début de 1938 il est nommé Chef d’Etat-major général de la Défense nationale ; ce n’est qu’un titre car l’armée de l’air et la marine restent indépendantes. Il cumule toutes les responsabilités militaires, préside et siège dans les conseils et comités traitant des questions de défense nationale. Il est le véritable conseiller militaire du gouvernement. Il est sollicité constamment pour donner des avis et participer à des réunions internationales. Il abreuve ses interlocuteurs de rapports et études magistrales dont les hypothèses sont parfois fausses ou sous estimées. Il ne s’oppose pas, il accompagne.

Gamelin est un légaliste convaincu de la suprématie du pouvoir politique sur l’autorité militaire. D’ailleurs il semble qu’il ait fasciné beaucoup d’hommes politiques puisqu’il est parvenu à un niveau de responsabilité militaire quasiment jamais égalé. Il sait être souple, séducteur, peu contrariant, mesuré.
Au point de vue militaire il dissocie la conception de l’action, laissant aux autres le soin de mettre en œuvre ce qui a été élaboré (par lui). Quand le chef de guerre passe de la conception à l’exécution, il ne peut réaliser sa pensée que par l’intermédiaire de ses subordonnés, ce qui nécessite compréhension et caractère. A force de cultiver cette rupture, le général en chef en est arrivé à perdre le sens des réalités nécessaires pour conduire la bataille.

Quelques extraits du livre « Le mystère Gamelin » de Pierre le Goyet – Presses de la Cité Paris 1975

« En fait le général Gamelin est un faux modeste à l’humilité ostentatoire ; il se sent à l’aise dans le flou, l’incertain, la dualité de commandement ; il compte sur son intelligence, sa souplesse pour s’en sortir à son avantage des situations les plus embarrassantes. Tel un joueur d’échecs, il met les pions en place mais laisse agir les autres. Cette fuite devant les responsabilités illustre bien la rupture qui existe chez le général entre la conception et la réalisation ».

« Il veut rester dans le domaine de la conception, non dans celle des réalisations … Il ne veut pas s’abaisser aux modalités d’exécution ; il tient à passer pour  l’intellectuel, celui qui ne condescend pas à s’occuper des détails, il a le complexe de supériorité du philosophe ancré dans ses théories, sûr de détenir la vérité ».

«  Il avait fait preuve d’incapacité à passer de la mentalité du temps de paix à la mentalité du temps de guerre », fait remarquer Joffre (mentor de Gamelin ) dans ses mémoires, à propos du limogeage d’un des nombreux généraux qui ont été relevés de leur commandement en septembre 1914.

Cette appréciation semble toute aussi pertinente pour dépeindre le général Gamelin 

Les remarques de Charles de Gaulle semblent tout aussi adaptées

Extrait d'une conférence à l'Ecole supérieure de guerre en 1927
" Face à l'événement, c'est à soi-même que recourt l'homme de caractère. Son mouvement est d'imposer à l'action sa marque, de la prendre à son compte, d'en faire son affaire ".

Extrait du " Fil de l'épée " 1931
" Que les événements deviennent graves, le péril pressant, que le salut commun exige tout à coup l'initiaitive, le goût du risque, la solidité, aussitôt change la perspective et la justice se fait jour? Une sorte de lame de fond pousse au premier plan l'homme de caractère ".

Cette dernière citation vaut aussi pour les protagonistes des dernières journées de la III° République qui n'ont pas su se hisser au-dessus de la situation dramatique dans laquelle le pays se trouvait.