Analyse personnelle

« Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’allié », expliquait le maréchal Pétain dans son allocution radiodiffusée du 20 juin 1940. Il omettait la cause la plus immédiate de la défaite, l’incapacité du commandement : l’inspirateur de la politique militaire de l’entre-deux-guerres, le commandant en chef des années 1920, le ministre e la Guerre de 1934, le membre à vie de toutes les hautes instances politico-militaires ne pouvait pas sans se condamner lui-même incriminer une doctrine qui était sa doctrine, ni ceux qui l’avaient appliquée.
Le haut commandement des années 1930 n’avait su ni éviter la sclérose intellectuelle et bureaucratique ni admettre qu’il pût y avoir d’autre forme de guerre que celle de 14-18, ni faire le choix de systèmes d’armes cohérents. Qu’il se soit laisser inhiber par les réticences d’une nation qui avait rejeté vingt ans l’idée de guerre et qui s’honorait de mettre les valeurs de la paix au-dessus des valeurs militaires n’est guère contestable, mais il était précisément là pour veiller au grain : la pire erreur des gouvernants fur de lui laisser care blanche, dans la limite des crédits qui n’avaient rien de médiocre.
Jean-Louis Crémieux-Brilhac – Les Français de l’an 40, Gallimard, 1990


La paix de 1918 porte en elle la guerre

On ne rappellera jamais assez que la fin de la première guerre et les négociations de la paix en Europe ont porté en elles les racines de la seconde. La conférence de la paix qui se tient à Paris du 18 juillet 1919 à août 1920 donne lieu à cinq traités dont les principaux sont ceux de Versailles et Saint-Germain-en-Laye. L’ensemble des revendications des états n’ayant pas été satisfait, ils portent en eux les germes de conflits.

L'Allemagne n'a pas perdu la guerre
L’armée allemande relayée par une partie de la population estime ne pas avoir perdu la guerre mais avoir été trahie par les hommes politiques. Le grand état major allemand souhaiterait s’en tenir aux Quatorze points de Wilson pour éviter les exigences que manifesteraient la France et l’Allemagne. Si l’armistice n’était pas intervenu, l’armée aurait pu encore tenir, mais certainement que quelques mois. Cet argument repris par Adolf Hitler et d’autres va galvaniser les foules et favoriser l’adhésion au nazisme revanchard en dehors des revendications territoriales.

Les alliés vont  progressivement s’éloigner les uns des autres
La France s’accroche aux réparations de guerre par l’Allemagne, les Anglo-saxons soutiennent son développement économique pour qu’elle puisse faire face à ses obligations, mais aussi pour calmer le foyer révolutionnaire qui s’y est créé. Elle pourra ainsi rejoindre le concert des nations.

En France une grande partie du territoire a été ruiné et nécessita un vaste effort de remise en route et de reconstruction de l’appareil minier et industriel qui va s’étaler dans le temps, d’où les demandes pressantes de réparation par l’Allemagne.

Un climat général progressif de prise de conscience des méfaits de la guerre et des conséquences humaines fait glisser l’opinion publique vers le pacifisme. De nombreux responsables politiques et militaires ont connu des décès de proches qui ne les ont certainement pas laissés indifférents malgré le sens de l’honneur et du devoir accompli. Lorsqu’ils seront aux affaires cela aura certainement influencé leurs décisions.

Un imbroglio dans le commandement militaire d’où émerge le général Gamelin
Les chefs militaires qui ont sauvé la France sont glorifiés et vont garder une influence encore longtemps dans l’Etat-major, Joffre, Foch, Pétain et leurs adjoints moins connus mais tout aussi influents. Ils se connaissent, s’apprécient ou se détestent. Ils ont des visions différentes à l’issue du conflit mais qui restent imprégnées de leur expérience du premier conflit. Pétain n’aimait pas Joffre qui a écrit dans ses mémoires que les vainqueurs de Verdun étaient Nivelle et Mangin, grâce à leurs attaques finales décisives. Il s’oppose à Foch le tenant à l’ancienne de l’attaque à tout prix. De plus il a eu du mal à s’entendre avec lui. Pétain avait planifié une attaque fin 1918 début 1919 pour refouler les Allemands de France et elle n’a pas pu aboutir en raison de l’armistice qu’il a jugé prématuré. Il en a peut-être tiré ombrage et remâcher sa rancœur. Au début des années trente l’influence du maréchal Pétain est encore prépondérante. Il est glorifié voire  idéalisé. Après 1930 il est le seul chef historique encore en vie. Il peut en avoir tiré profit pour devenir la statue vivante du commandeur. Il n’y a plus de soldats glorieux sous la main pour faire un bon chef d’état – major général. Il y a un fort en thème a qui tout sourit et qui présente les meilleures garanties par une progression régulière, le général Gamelin.

Pas de commandement unique des forces armées, terre, air, mer.
Chaque arme veille plus ou moins jalousement sur ses prérogatives. Les nombreuses commissions et comités consultatifs donneurs d’avis pour prise de décision sont mal coordonnés ou pas réunis. L’armée se bureaucratise. Le général Gamelin n’arrangera pas la situation jusqu’à la veille et après la déclaration de guerre lorsque le Grand Quartier Général ne cessera d’émettre des instructions.

Plus de ministère de l'armement
Le ministère de l’armement a été supprimé à la fin de 1918. Il ne sera pas recréé avant le 13 septembre 1939.
Le Sous-secrétariat à l’aéronautique est maintenu débouchant sur un ministère de l’air en 1928.
L’armée de l’air est créée en 1934.
Le ministère de la marine de guerre est aussi supprimé à la fin de 1918. Il est recréé en 1934.
Les activités liées à la défense nationale sont dispersées dans différents ministères.

La politique d’armement, est toujours un point de friction dans les analyses historiques pour savoir qui porte la responsabilité de sa lenteur. L’effort est réellement engagé peu d’années avant la déclaration de guerre. Les raisons : le coût budgétaire, un tissu industriel peu développé pour supporter un afflux de commandes, la crise économique qui a sévi, la fuite des capitaux au moment du gouvernement de Front populaire, l’esprit pacifiste qui n’a pas incité au réarmement.
Les esprits curieux et courageux pourront lire l’article de Robert Frankestein « Intervention étatique et réarmement en France 1935-1939 » de la Revue économique volume 31 n° 4 de 1980.

  • Frankestein Robert. Intervention étatique et réarmement en France 1935-1939. In: Revue économique. Volume 31, n°4, 1980. pp. 743-781.


doi : 10.2307/3501375
url :http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1980_num_31_4_408550
Consulté le 19 février 2014

Les unités blindées ne font pas l'unanimité
La constitution d’unités de chars autonomes portant l’assaut contre les ennemis n’a jamais pu émergé des réflexions des civils et des militaires entre les deux guerres. Tenants et opposants se sont affrontés, le pouvoir politique n’a pas réussi à trancher. Des unités de chars existent bien en 1940 mais leur emploi n’aura pas la pertinence de celle des Allemands. Pourtant de nombreux généraux convaincus de l’économie des troupes ont été favorables au développement de cette arme. Philippe Pétain le premier mais pourquoi a-t-il renoncé ? Est-ce dû à son extrême prudence et à son sens de la défensive ? Il semblait soutenir l’officier Charles de Gaulle partisan de cette arme moderne jusqu’à leur brouille pas vraiment élucidée. Maxime Weygand s’est aussi prononcé pour l’usage du char, compte tenu de l’évolution. Pourquoi lui-aussi a-t-il callé ? Quant au général Gamelin, en raison de son comportement de plus en plus incompréhensible a fait des plans pour le gouvernement dont les données ne sont pas totalement fausses mais qui ne reflètent en rien les moyens de l’armée pour les réaliser.

La Ligne Maginot pivôt de la défense
Une bonne fois pour toute la stratégie militaire officielle est bâtie sur la ligne Maginot, système défensif imparable qui obligera les Allemands à ne pas l’attaquer de front. Cela laissera le temps à la France de mobiliser son armée, inférieure numériquement. Elle pourra se concentrer pour faire face à l’agression qui viendra manifestement une nouvelle fois de plus par le Benelux.
La ligne Maginot présente des faiblesses dans certains secteurs du Nord - Est et dans le Nord où aucun obstacle naturel ne se dresse contre une invasion. Le secteur des Ardennes est jugé infranchissable. Si les Allemands commettaient la folie de le faire, cela serait tellement difficile que l’armée française attendrait tranquillement les assaillants pour les réduire. Si les Allemands envahissent la Belgique il est décidé de mettre en œuvre le plan Dyle qui consiste à faire entrer l’armée en Belgique, jusqu’aux Pays – Bas. Le raisonnement reste centré sur la guerre de front et pas assez sur celle de mouvement.

Quatre théâtres d'opérations militaires
Le plan de bataille est articulé en quatre théâtres d’opérations, deux en France, deux à l’extérieur.
Le théâtre Nord – Est de Dunkerque au Jura commandé par le général Georges. Il est le plus important et absorbe les trois quarts des moyens.
Le théâtre Sud - Est pour la défense des Alpes commandé par le général Billotte
Le théâtre d’Afrique du Nord commandé par le général Noguès
Le théâtre du Levant commandé par le général Weygand
En raison du nombre insuffisant d’officiers d’état – major, il n’y a qu’un seul Grand Quartier Général. Celui qui exerce le commandement suprême et celui du Nord – Est sont confondus. Aujourd’hui nous savons que les généraux Gamelin et Georges ne s’entendaient pas. Un front unique et un seul quartier général auraient été plus efficaces. Cette dyarchie va devenir une triarchie avec la nomination en 1939 du général Doumenc, major général de l’armée (en principe un bras droit du chef d’état – major).

Les dirigeants n'ont pas su décider
Les personnalités en présence sont toutes à un titre ou à un autre des « spécialistes » de la chose militaire. Le président de la république, Albert Lebrun, a présidé pendant dix ans la commission de l’armée du Sénat. Edouard Daladier a été ministre de la guerre ou de la défense près de quinze mois, un record pour la période. Le général Gamelin est à la tête de l’armée depuis 1931. La personnalité tutélaire du maréchal Pétain plane au-dessus de l’armée quasiment sans discontinuité depuis la fin de la guerre de 14. On peut penser que tout « ce beau monde » était apte à faire face aux circonstances : corriger les faiblesses du dispositif de fortifications, parfaire l’organisation de l’Armée,  remédier aux problèmes de commandement, coordonner la marine et l’aviation avec les forces terrestres. On continue à se poser la question sur le pourquoi de ces manques de décisions.

La déclaration de guerre, la France est-elle prête ?
La Grande-Bretagne par la voix de Neville Chamberlain, son premier ministre, garantit l’indépendance de la Pologne le 31 mars 1939. Un accord d’assistance mutuelle signé le 25 août 1939, concrétise cet engagement.
Au nom  de la parole donnée selon Edouard Daladier, président du conseil, la France ne pouvait que déclarer la guerre à l’Allemagne.
Le Parlement vote des crédits de guerre.
La mobilisation générale est décidée pour le 2 septembre 1939 à 00h00.
Edouard Daladier demande au président de la république, Albert Lebrun, de signer la déclaration de guerre qui ne sera pas votée par le parlement.

Le 3 septembre 1939, à 17h00, la France entre en guerre contre l’Allemagne.
La Grande-Bretagne l’a fait le même jour à11h00.
Par son silence le général Gamelin laisse penser aux politiques que la France est prête à faire la guerre.

Le 10 mai 1940 l’Allemagne envahit le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas.
Vers 1h00 du matin l’officier de permanence du Grand Quartier Général est alerté par le ministère de la Défense nationale. Des mouvements de troupes allemandes sont signalés sur la frontière avec les Pays-Bas.
1h30, confirmation par l’attaché militaire français à Bruxelles. Le ministère des Affaires étrangères avertit personnellement le général Gamelin.
4h30, l’attaché militaire français à Bruxelles informe le général Gamelin que les Allemands ont franchi les frontières des pays du Benelux.
6h30, le général Gamelin téléphone au général Georges. Les Belges font appel aux Franco – Britannique.

Propos suivants extraits des mémoires du général Gamelin « Servir »
- Alors, mon Général, c’est la manoeuve de le Dyle ? demande le général Georges
- Puisque les Belges nous appellent, voyez-vous que nous puissions faire autre chose ?
- Evidemment non.

6h45, la manœuvre Dyle est engagée

Le général Gamelin n’est pas surpris. Il adresse à l’Armée l’ordre du jour suivant :

"  L’attaque que nous avons prévue depuis octobre dernier s’est déclenchée ce matin.
L’Allemagne engage contre nous une lutte à mort.
Les mots d’ordre sont pour la France et ses Alliés : courage, énergie, confiance.
Comme l’a dit il y a vingt-quatre ans le maréchal Pétain : « Nous les aurons ». "

Hélas, le généralissime n’a pris aucune mesure particulière en huit mois pour faire face à cette confrontation.
On connait la suite :
percée allemande dans les Ardennes, prise à revers des armées franco-anglaises entrées en Belgique, encerclement de la poche de Dunkerque,
le 5 juin les armées allemandes se ruent sur l'ensemble du territoire, rupture de la ligne Somme – Aisne, franchissement de la Seine puis de la Loire.
Le général Gamelin sera limogé le 19 mai 1940. Le général Weygand le remplace et récupère une situation très dégradée dont il ignore certains points. Au fur et à mesure que les armées allemandes gagnent du terrain, le gouvernement va faire appel à celui qui pourrait encore rétablir la situation, le maréchal Pétain. On sait ce qu’il advint après la journée terrible du 16 juin 1940.

L'armistice franco-allemand entre en vigueur le 25 juin 1940 à 00h45