Texte rédigé le 9 juillet 1940 par le lieutenant de Beauregard à Gardonne, Dordogne
Source : Archives de l'armée de terre S.H.D. Château de Vincennes 
N 1920-1940 34N1082 - Régiment d'infanterie coloniale du Maroc

Si les Allemands furent surpris à Châteauneuf qu’ils croyaient inoccupé, à Saint-Sauveur et à La Touche la surprise joue contre nous. De Marville, que nous pensions libre d’ennemis, ils purent à loisir nous observer et préparer leur attaque. Celle-ci fut précédée par le survol de Saint-Sauveur à basse altitude d’un avion de reconnaissance qui s’attarda particulièrement à proximité de la carcasse du Messerschmitt abattu la veille et qui gisait dans les blés, à quelques 300 mètres au sud du village.
Dès 6 heures du matin, nos éléments les plus voisins de Marville, en particulier ceux de la section Cassegrain avaient remarqué dans ce village et dans le grand parc clôturé d’un mur situé sur la face sud-ouest, une activité qui allait croissant.
Dès avant 7 heures,  les Allemands commencent à déboucher et ne tardent pas à être pris à partie par les mitrailleuses de l’adjudant-chef Delacour, cependant, qu’à La Touche,  le capitaine Vittet interdit de tirer redoutant une méprise et le repérage prématuré de son point d’appui, mais il devient bientôt évident qu’on affaire aux Allemands. Un des canons de 25 prend à partie un canon allemand en train de se mette en batterie le long du mur du parc. Après une dizaine de coups, la pièce semble hors d’usage et les servants disparaissent.
Vers 8h15, Saint-Sauveur est violemment bombardé, en particulier le château d’eau et le groupe de mitrailleuses en batterie à l’est du village. Dès les premiers coups, les servants en sont mis hors de combat. D’après des témoins, disparus depuis, le lieutenant Monnier aurait été tué alors qu’il remplaçait à la pièce, un tireur hors de combat. En même temps,  de petites colonnes d’infanterie débouchent du village et avancent, nettement visibles, à travers champs et prés. Aussitôt je prescris la mise en batterie des mortiers de 81 au passage à niveau, et commande un tir à vue à limite de portée. Mais le tir est cours. Seuls, un ou deux obus, sur une vingtaine tirée, semblent efficaces. Sans perdre un instant, je porte en avant le groupe de mortiers jusqu’à la ferme occupée par la 1ère S.M. à laquelle je prescris le tir de quelques rafales. L’ennemi défilait à plus de 2000 mètres, c'est-à-dire que si les feux des mitrailleuses et des mortiers, le génèrent, lui causèrent quelques pertes et ralentirent son action, ils ne parvinrent pas à l’arrêter.
Les tirs d’artillerie demandés sur Marville à 8h35, ne furent pas réalisés. Tous ceux qui virent ainsi défiler les Allemands ont la conviction que des tirs à vue de 75 (ne fut ce qu’une batterie ou même une section) auraient suffi à enrayer l’attaque. Il était rageant de ne pouvoir aider nos camarades. Restait la possibilité d’une contre-attaque. De la ferme des mitrailleuses où je suis demeuré, je rends compte au chef de bataillon que je suis en mesure, avec une base de feux de 4 mitrailleuses et de 2 mortiers de 81 d’appuyer dans de bonnes conditions une contre-attaque visant à dégager Saint-Sauveur, menée sur l’axe de la voie ferrée avec l’effectif d’une compagnie de F.V. Je demande en même temps, un tir d’artillerie sur les boqueteaux situé à 800 mètres sud-est de Saint-Sauveur, dans lesquels les Allemands se massaient.
Dès 9h15, le chef de bataillon Bachetta avait adressé le C.R. suivant :
St-Sauveur fortement débordé au sud-est et amorce d’encerclement par le sud par l’infanterie ennemie d’une valeur d’une compagnie. Cette menace d’encerclement est momentanément arrêtée par les mitrailleuses. Je demande :
1 – une compagnie pour contre-attaquer. Si cela est possible, je me charge de les repousser.
2 – ravitaillement en munitions :
F.M. : 10000
mortiers de 60 : 300
 mitrailleuses : 15000
16 juin – 9h15 signé : Bachetta

En attendant, le chef de bataillon Bachetta prend la décision de porter son unique réserve, la section Driot (moins un groupe maintenu au carrefour nord de Villette) jusqu’au boqueteau situé immédiatement au nord de la voie ferrée entre les 3 localités de Villette, St-Sauveur et La Touche. Ce mouvement réalisé vers 9h45 répond à un double but :
- couvrir la base de feux de mitrailleuses de Villette contre le danger d’une infiltration entre Saint-Sauveur et La Touche ;
- assurer la base de départ à la contre-attaque projetée.
Celle-ci n’eut pas lieu, le renfort demandé n’ayant pu être accordé par le colonel.
Dès lors, nous ne pouvions assister qu’impuissants à la fin du drame.
Tandis qu’était maintenu sur Saint-Sauveur un violent bombardement, les Allemands débordaient le village par le sud en 5 vagues successives, et, vers 9h30, atteignaient la gare dans laquelle ils prenaient pied. La liaison était coupée avec Saint-Sauveur où le capitaine Vercier, menacé d’encerclement complet, devait donner ordre de repli sur Bijonnette, puis sur Thimert et Guillandru où il devait être recueilli par la 11ème compagnie, avant de rejoindre le bataillon à la nuit.

Plaque sur l'église de St Sauveur 1

Plaque sur l'église de Saint - Sauveur à la mémoire des soldats tués le 16 juin 1940