Texte rédigé le 9 juillet 1940 par le lieutenant de Beauregard à Gardonne, Dordogne
Source : Archives de l'armée de terre S.H.D. Château de Vincennes 
N 1920-1940 34N1082 - Régiment d'infanterie coloniale du Maroc

 

Cravate RICM 2

Cravate du drapeau du régiment d’infanterie coloniale du Maroc, portant 10 Croix de guerre

Le RICM est une des unités les plus décorées de l’armée française 
Il a été cité 10 fois à l’ordre de l’armée au cours de la 1ère Guerre mondiale
10 Croix de guerre, portant chacune une palme, ont été fixées sur sa cravate contrairement à l’usage qui veut que toutes les citations soient portées sur le ruban d’une seule Croix de guerre

Se sont ajoutés la Médaille militaire, la Légion d’honneur, l’ordre de la Tour et de l’Epée (Portugal)
la Croix de guerre des TOE

Depuis le débarquement du 11 juin à Trappes la 3ème Cie, comme l’ensemble du bataillon n’a pas eu de repos. C’est dans un état d’épuisement physique presque complet qu’elle arrive, le 15 juin dans la région de Châteauneuf, après une dure étape. Le même jour, vers 12 heures, le lieutenant de Réals commandant la 3ème Cie reçoit l’ordre du chef de bataillon de s’installer à Châteauneuf et d’interdire à l’ennemi l’accès du village, en liaison à l’ouest avec la  2ème D.L.M. et à l’est avec la 2ème Cie à St-Sauveur, liaison précaire en raison du front énorme  du bataillon.
Le gros village de Châteauneuf a une importance considérable pour notre ligne de défense. Il commande 5 routes principales, dont une venant de Dreux, par ailleurs très difficiles à tenir, en lisière d’un bois, les vues étant limitées à environ 200 m. L’importance du village nécessitait un effectif très supérieur à celui d’une compagnie.
L’organisation de la défense a consisté à établir un verrou aux lisières du village par 3 P.A. avec comme moyens supplémentaires une S.M. et 3 canons de 25. L’organisation des emplacements de combat est assez poussée, malgré la fatigue des hommes. De forts barrages sont installés et des créneaux sont ménagés dans les murs des jardins et des maisons.

Le 16 juin, dès 6 heures, des bruits de moteurs d’un convoi allemand signalent l’approche de l’ennemi sur la route de Dreux.
Un de nos F.M. ouvre le feu sur les éléments moto d’avant-garde les détruisant. La surprise paraît exister chez l’ennemi. Celui-ci ne s’attendait pas à voir Châteauneuf occupé. Aussitôt des éléments allemands très importants sont massés dans les bois de Châteauneuf, à l’est et à l’ouest de la route de Dreux.
L’absence de liaison empêche la réalisation d’un tir d’artillerie sur la zone de débarquement. Notre mortier de 60 réagit vigoureusement dans sa zone d’action, empêche l’ennemi de gagner les lisières. Mais hors de sa portée, le débarquement d’effectue sans dommage.
Ignorant l’importance des forces allemandes, une patrouille commandée par l’adjudant-chef Baumle reçoit l’ordre de reconnaître les effectifs ennemis, à l’est de la route de Dreux. Il est environ 7h30. Dès son débouché, elle est prise sous des feux de mitraillettes peu ajustés. L’adjudant-chef décide de poursuivre sa mission et progresse de 200 m au-delà des lisières, dans un coin de bois particulièrement touffu ; il s’y maintient 20 minutes environ, puis, mitraillé de toutes parts, il se retire sous le nombre, avec des pertes sérieuses, reprenant sa place dans le dispositif, face à l’est. L’Allemand, invisible, grimpe dans les arbres, mitraille mal et haut en bas. Plusieurs sont descendus au fusil. L’effectif de l’ennemi est d’au moins un bataillon.
Une seconde patrouille est exécutée par le lieutenant Riccio et 6 hommes pour reconnaître le côté ouest du bois. Après un court parcours, elle rencontre des résistances. Avec ses 6 hommes, le s/lieutenant Riccio cherche à déborder par le nord. 2 fois, il tente le mouvement et s’y réussit ; l’Allemand, prudent, devait s’attendre à un effectif dix fois supérieur, réagit peu au début, puis violemment, s’étant ressaisi, Riccio, devant le nombre, se replie avec peine du reste, sous les réactions ennemies. Retour en rampant et par des bonds dans les taillis de la forêt. Blessé à l’épaule, Riccio regroupe son monde et rejoint ses emplacements, refusant  de se laisser évacuer. Il est 8h30.
L’ennemi a été surpris de l’occupation de Châteauneuf et des premières résistances mobiles rencontrées. Il mettra 1h30 pour monter son action et déborder Châteauneuf par la gauche.
Pendant cette action préliminaire, des éléments légers ennemis ont dû réussir à s’infiltrer entre les P.A. trop éloignés, car vers 8h40, le lieutenant Alessandri, à l’intérieur du village avec quelques hommes reçoit des balles de mitraillettes tirées d’une fenêtre donnant sur la rue principale. Autre menace directe sur la gauche : vers 8h45, un tir d’artillerie à vue tente de réduire un F.M. du P.A. ouest. Or, le tir vient des lisières des bois derrière nous et sur notre flanc gauche. Des éléments fixent notre résistance au nord, d’autres manœuvrent par la droite.
Vers 9h30, le lieutenant de Réals est tué, blessé par minen et par balles. Il faisait le coup de feu avec ses hommes pour tenter d’enrayer l’attaque au nord. Près du lieutenant, l’adjudant-chef Baumle est également tué par un minen. Ces deux pertes successives, dont celle du commandant de compagnie, amènent une situation assez confuse au moment critique de l’engagement, d’autant plus que le s/lieutenant Alessandro qui prendra plus tard le commandement de la compagnie ignore encore la mort de De Réals.
Vers 10 heures la situation est la suivante :
les 25 tractés se replient, et ceci sans ordre émanant de l’unité emportant sur les chenillettes le mortier de 60, désormais inutilisable et les munitions de réserve de la compagnie.
Sur la droite, privée de leurs chefs, les groupes se replient, découvrant le P.A. de gauche.
Aucune liaison possible à droite et à gauche.
Sur la menace très nette d’encerclement complet par la gauche, ordre de repli sur les crêtes S.O. de Châteauneuf est donné par le s/lieutenant Alessandri. Le repli s’effectue en bon ordre vers 10h30 sur la route de Digny, protégé par le s/lieutenant Riccio et par l’adjudant Boniface encore solide. Un arrêt est marqué sur cette crête où 2 sections sont en position, les 2 autres faisant mouvement, puis s’installant en retrait sur la ligne fixée. Repli jugé insuffisant, l’avance allemande sur la gauche étant déjà à notre hauteur, la compagnie n’étant pas regroupée.
Le S/lieutenant Alessandri, ignorant la place du P.C. du colonel, n’ayant plus la liaison avec le P.C. du bataillon, et renseigné sur les voisins de gauche par un officier de la D.L.M., décide le repli en direction du Digny. Celui-ci s’effectue sous la protection d’une section.
Aux environs de Digny, la compagnie est regroupée et reçoit l’ordre de se porter vers la ferme de Le Vionnay et … La D.L.M. nous recomplète en munitions.
Il était intéressant de tenir la crête au nord-est de Le Vionnay, fortement battue. Une contre-attaque est organisée avec l’appui de 3 chars de la D.L.M. A 3 reprises, le groupement Graff et Debailleul avec 2 sections de F.V. et 1 G.M. tente de s’emparer de la crête et réussit grâce aux chars, mais il ne peut s’y maintenir, étant violemment pris à partie. Sur la droite le groupement Alessandri – Riccio ne peut atteindre la ferme de Le Vionnay.
Les éléments de dragons portés au profit desquels il s’agissait ayant reçu l’ordre de repli, il s’installe défensivement sur les positions atteinte et couvre le repli des dragons qui s’installent à leur tour à même hauteur. Il est environ 17 heures. Nous resterons sur cette position pendant 4h30.
La situation de Le Vionnay est délicate, la ferme est violemment bombardée et incendiée. Les éléments des dragons décident le repli. L’ordre de repli est envoyé au s/lieutenant Graff qui ne le recevra pas et restera encore une heure en position. Voyant le groupement graff en difficulté, Alessandri demande 2 chars supplémentaires, qui, vers 20 heures agissaient au profit du groupement de gauche.
A droite nous recevons 5 « Somua » qui agissent vigoureusement en flanquement devant Le Vionnay. En contre coup, la droite reçoit le tir des armes anti-char et de l’artillerie. Nous avons 3 blessés dont un grave.
Vers 20h30, le groupement Graff se replie sur Arpentigny, sous la protection des chars, mais étant vivement talonné, les pertes sont fortes. Un groupe complet ne rejoindra pas. Un s/officier tué et 3 blessés graves.
L’ennemi continue en progression. Vers 21 heures, il atteint les abords de la ferme où était le P.C. de la compagnie. A 21h30, l’ordre de repli est donné. Il s’exécute en bon ordre sous la protection des chars.