04 février 2010
Avant propos
Mon père est décédé le 14 juillet 2008. Drôle de date que celle de la Fête Nationale pour un ancien combattant de la deuxième guerre mondiale. Il faisait partie des derniers de ceux qui ont été mobilisés dans une unité combattante en 1939.
Durant toute sa vie, sa famille l'a entendu évoquer cette période et surtout celle de sa captivité pendant près de cinq ans en Allemagne dans la région des Sudètes, un des casus-belli hitlérien.
Je ne sais s'il a été traumatisé par cette tranche de vie. Je n'ai jamais vraiment ressenti d'amertume de sa part mais je ne sais pas au fond. Parfois il disait, il avait 20 ans en 1939 :
" Mes années de jeunesse, je l'ai ai passées en Allemagne ..."
Il citait des faits, son parcours, la manière dont il a réagi dans des situations difficiles. L'enchaînement des situations n'était pas toujours expliqué. On ne pose jamais assez de questions, mais un soldat de 1940 pouvait-il avoir réponse aux questions pourquoi ?, comment se fait-il ?, lorsqu'il témoignait sur le déroulement de la campagne de France en mai et juin 1940.
Pourtant le soldat de 1940 ne ressemble pas forcément à celui de la 7ème Compagnie de Robert Lamoureux, même si un scénario comique rappelle parfois des situations cocasses de cette période. Nous savons aujourd'hui que de durs combats ont eu lieu, les pertes humaines ont été nombreuses dans les deux camps, parfois supérieures à celles de la première guerre mondiale. L'armée allemande a commis des crimes de guerre sur notre territoire en exécutant des combattants qui avaient trop résisté à l'épopée lyrique de la Blitz Krieg voulue par le régime nazi.
Dans les textes qui suivent je veux apporter le témoignage d'une personne engagée dans une période dramatique et ô combien douloureuse. Je veux apporter une modeste contribution sur la captivité des soldats de 1940 privés de leur liberté pendant une longue période. Ils ont été souvent décriés, oubliés et éclipsés par la légende dorée du gaullisme, de la résistance et des hommes de la 2ème DB et de la 1ère Armée française, car ils ont été identifiés à la défaite. Cela ne remet pas en cause ce qui s'est passé par la suite, mais la mémoire est sélective et a été parfois influencée par les commentaires et les analyses. Les faits sont pourtant incontournables. Le soldat de 39-40 a été mobilisé par la Troisième République mais ses chefs civils et militaires ont vacillé en quelques semaines entre le 10 mai et le 22 juin 1940.
Le récit est constitué de textes organisés de manière chronologique. Des textes généraux alternent avec des propos reconstitués fidèlement à ce que j'ai entendu. Des photos, des documents, une liste de noms complètent l'ensemble.
Des silhouettes et des visages anonymes pour certains apparaissent. Je remercie par avance celles et ceux qui reconnaîtront un parent ou un ami de leur famille et qui auront la gentillesse de me le faire savoir afin qu'ils sortent de l'oubli un instant.
Dans la colonne de gauche, j'ai crée deux séries de liens pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin et se documenter sur cette période :
Deuxième Guerre mondiale
Récits de prisonniers
Dans la colonne de droite, je propose quelques livres dans la rubrique MA BIBLIOGRAPHIE
4784 lecteurs ont parcouru ce site au 9 mai 2011, qu'ils soient remerciés.
Le service militaire au 15° Régiment d'Infanterie Alpine d'Albi
Maurice Boussuge est né le 20 avril 1919 au hameau de Chassagne, à Saint-Martial dans le Cantal. Il est venu à Paris à l'âge de 16 ans pour travailler dans le café, comme tout bon auvergnat. C'est son frère aîné Albert qui l'a fait venir.
Il est appelé sous les drapeaux le 27 novembre 1939. Il est incorporé au 15° Régiment d'infanterie alpine cantonné à Albi, au quartier Lapérouse qui n'est plus qu'un dépôt d'instruction à cette période.
"Ma soeur aînée, Marie et André son époux, étaient boulangers établis 41 rue Legendre dans le XVII° arrondissement de Paris. Ils exploitaient le commerce avec Roger, le frère d'André et Jeanne, son épouse. Ces derniers avaient un fils, Bernard, âgé d'environ 14 ans. Il était de santé fragile mais avait voulu venir voir avec moi le défilé du 14 juillet. Ce défilé fut long, avec beaucoup de troupes, d'avions et de matériels. Cela ne présageait rien de bon."

Boulangerie Limet à droite Marie (soeur de Maurice Boussuge),
à gauche Jeanne Limet, belle-soeur de Marie
"Lorsque la guerre fut déclarée, nous nous retrouvâmes, Albert, sa fiancée et moi, chez Marie et André, rue Legendre. Tout le monde pleurait car les hommes étaient mobilisés. Au milieu des lamentations je restais stoïque. Jeanne, la belle-soeur de Marie et André, dit à un moment : "Et bien Maurice qui est le plus jeune, ne pleure pas. C'est bien lui le plus courageux". J'étais comme cela, adviendra ce qu'il adviendra. André était mobilisé à la manutention pour faire du pain. Il devait gagner Château-Renard dans le Loiret. Albert était soldat au 92° Régiment d'infanterie et devait rejoindre Clermont-Ferrand. Hippolyte, mon autre frère aîné était mobilisé au 99° Régiment d'infanterie alpine à Sathonay, près de Lyon."
Le 15° RIA est un régiment d'active faisant partie de la 31° Division d'infanterie alpine (31° DIA) dont l'état-major est basé à Montpellier. Le régiment est sur pied dès la déclaration de guerre. Suivant l'ordre de bataille la 31°DIA fait partie du 8° Corps d'armée de la 5° Armée du Groupe d'Armées 2 (GA2) engagé sur le Théâtre des Opérations du Nord-Est (TONE).
La composition de la 31° DIA est la suivante :
15° - 81° - 96° régiments d'infanterie alpine
56° régiment d'artillerie divisionnaire
256° régiment d'artillerie lourde divisionnaire
23° groupe de reconnaissance divisionnaire d'infanterie
Selon Jean-Michel Cosson et Stéphane Monnet, auteurs de l'ouvrage "L'Aveyron dans la guerre 1939-1945", le 15° RIA comptait deux bataillons à Albl et un autre à Rodez. A la déclaration de guerre, le régiment passe par les Alpes et la Trouée de Bâle puis est positionné en Lorraine vers Bitche. Il gagne la frontière belge en février 1940 où il subit de plein fouet l'offensive allemande. Il se replie sur la Basse Somme où les combats font rage.
Il fait ses classes à l'issue desquelles il est nommé caporal. Il est vaguemestre. Le 6 avril il est affecté à la 509° Compagnie divisionnaire antichar (509° CDAC) qui est une compagnie de réserve générale. Sans préparation ni formation spécifique, il se retrouve artilleur antichar pour servir des canons de 25 mm , sachant qu'il n'y a pas de matériel antichar à la caserne.
Le service militaire se déroule dans une ambiance très armée française : marches, manoeuvres, quelques exercices de tir, sous-officiers égaux à eux-mêmes, défilés dans la ville d'Albi. C'est la guerre mais il ne semble pas y avoir de préparation militaire spécifique pour affronter le feu de l'ennemi. En qualité de vaguemestre il effectue quotidiennement la liaison entre la poste et le régiment très librement. Le dimanche les militaires déambulent sur les Lices et place du VIgan, croisant leurs gradés. La vie de garnison s'écoule lentement et sûrement.
Maurice Boussuge est à droite
"Nous étions un dépôt d'instruction et notre équipement militaire était des plus sommaire. Nous faisions assez souvent des exercices et des marches. Quasi régulièrement cela se terminait par la traversée d'Albi jusqu'à la caserne Lapérouse, musique en tête, officiers sur leurs chevaux et nous la troupe au pas cadencé avec tout le paquetage sur le dos. Nous avions les fameuses bandes molletières et les godasses du soldat au pied. En gros c'était notre préparation pour affronter les Allemands.
L'adjudant de quartier, un Corse, comme très souvent dans l'armée, répétait tout le temps : "Je suis le bon papa de famille", mais il n'arrêtait pas de nous em... pour un rien. Un autre sous-officier était pire. Un des jeux favoris des sous-off était la revue d'uniforme lorsque nous sortions en ville. Combien de fois devions nous regagner la chambrée pour revenir se présenter au poste de garde. Une fois en ville, lorsque nous déambulions dans les rues d'Albi le dimanche, nous ne cessions pas de saluer ces messieurs.
Ce ne fut pas pareil lorsqu'on se retrouva à la riflette. Au plus fort des combats de la mi-juin 1940, l'adjudant qui commandait la section vint me trouver : "Boussuge, vous n'avez pas vu ... ?", le fameux sergent-chef. Je ne l'avais pas vu de la journée. Nous le cherchâmes. Nous l'avons découvert, aplati dans un buisson tremblant comme une feuille. L'adjudant lui passa un savon, il lui botta les fesses avec énergie pour le faire bouger. Le gars ne bougea pas tellement il avait peur. Je n'avais jamais vu quelqu'un avoir aussi peur. L'adjudant se résigna et l'abandonna à son sort. Je ne sais pas ce qu'il devint.
En tant que vaguemestre, j'allais et je venais comme je voulais. Je prenais mon service après les autres. En rentrant de la poste, je triais le courrier ce qui fait que je déjeunais plus tard. J'avais l'autorisation de prendre mes repas à la cuisine du réfectoire. Un beau jour, le cuisinier, un marseillais, n'accepta plus de me servir et s'en prit à moi en des termes grossiers et de manière assez violente. Je lui répliquai que je ne lui donnerais plus son courrier. Le ton monta, un autre militaire s'interposa et prit ma défense en lui disant : "Si tu touches à Boussuge, tu auras affaire à moi". Et bien mon défenseur n'en dormit pas quelques nuits car le cuisinier l'avait menacé de lui faire la peau. En effet il dormait toujours avec un couteau planté dans le parquet près de son lit. Cette affaire se tassa car le cuisinier partit.
Parfois le dimanche nous allions voir un match de rugby, Albi avait une bonne équipe. J'avais sympathisé avec un couple qui tenait un petit restaurant, plutôt une sorte de cantine où nous pouvions manger à pas cher. La femme entretenait mon linge."
05 février 2010
Le départ pour le front
Au printemps de l'année 1940, il bénéficie d'une permission de convalescence suite à un problème de santé. De retour à Albi au bout d'une dizaine de jours, les dernières compagnies du 15° RIA ont quitté la caserne Lapérouse pour s'installer à la Viscose, un autre quartier de la ville. Il se retrouve dans une ambiance de vide et de désoeuvrement.
A la fin du mois de mai il récupère à la poste une grosse enveloppe. En la rapportant à la caserne il pressent l'importance de son contenu. En effet elle renferme l'ordre de monter en ligne pour la 509° CDAC à laquelle il est affecté.
Dans un premier temps la compagnie doit rallier Saint Cyr l'Ecole, en région parisienne. Le voyage se fait dans le flot des réfugiés. La peur et la désorganisation se sont emparées du pays, nous sommes à une vingtaine de jours de la fin des hostilités. Le voyage fut pénible et assez long. Une fois arrivée, la compagnie est oisive. Il ne se passe rien. Au bout de quelques jours la compagnie est équipée de canons de 25 antichar. Le commandement voulait la doter d'équipages hippomobiles, mais un adjudant d'active a insisté fortement pour disposer de véhicules à chenillettes. Ce voeu sera finalement exaucé. La compagnie a pour ordre de se rendre au Cours pratique de tir de l'infanterie et des chars de Granville pour que les hommes apprennent le maniement de leurs armes. les exercices de tir en mer se déroulent depuis les falaises. Après une huitaine de jours "passés au bord de la mer", une découverte pour la plupart des soldats, la compagnie doit rejoindre le 15° RIA qui se trouve positionné le long de la vallée de la Somme. La compagnie ne le rejoindra jamais.
Le général Weygand, nouveau général en chef des armées a décidé de réorganiser un front pour stopper l'avancée allemande. Une ligne, passant par la vallée de la Somme, la vallée de l'Aisne se prolongeant vers Montmédy et Longuyon jusqu'à la ligne Maginot, est constituée. Les forces engagées sont la 10° Armée et le 9° Corps d'armée dont fait partie à cette période la 31° Division d'infanterie alpine et le 15° RIA. L'armée allemande attaque cette ligne le 5 juin. Le 8 juin elle franchit la Somme. Le 9, la Seine est à son tour franchie, des têtes de pont sont installées au sud du fleuve. En même temps la division commandée par Rommel fond sur la Basse-Seine pour parvenir à Rouen et au Havre. Le 10 c'est au tour de l'Aisne d'être franchie. Le lendemain, 11 juin, Paris est déclarée ville ouverte. La Marne est franchie le 12; ce même jour le général Weygand ordonne le repli général de l'armée. Les troupes allemandes entrent dans Paris le 14 juin.
Engagé dans la bataille de la Seine et les combats de l'Eure et Loir
Venant de Granville dans les premiers jours de juin, la 509° CDAC est positionnée dans la vallée de l'Eure au sud de Pacy-sur-Eure. Elle est certainement amalgamée dans une des dernières unités de l'armée engagée dans le dispositif militaire mis en place au sud de la vallée de la Seine en aval de Paris pour barrer la route aux Allemands. Les combats qui auront lieu seront appelés Bataille de la Seine. Le plan de bataille s'articule de la manière suivante depuis la région parisienne jusqu'à l'embouchure de la Seine :
Armée de Paris, formée le 10 juin, commandée par le général Héring, composée de deux corps d'armées positionnées entre Parie et la vallée de l'Eure. D'est en ouest on trouve :
25° Corps d'armées commandé par le général Libaud
16° Division d'infanterie, général Mordant
13° Division d'infanterie, général Baudouin
241° Division légère d'infanterie, général Lhéritier
85° Division d'infanterie d'Afrique, général Wernaere
10° Corps d'armée commandé par le général Gransard
84° Division d'infanterie d'Afrique, général Goubaux
8° Division légère d'infanterie coloniale, général Gillier
L'Armée de Paris est renforcée par la 4° Division cuirassée et la 2° Division légère mécanique
10° Armée, reformée le 30 mai, commandée par le général Altmayer, positionnée entre l'Eure et Rouen.
Le Corps de cavalerie commandé par le général La Laurencie vient en soutien de la 10° Armée. Il est composé des 1° et 3° Divisions légères mécaniques et de la 23° Division légère d'infanterie.
Non seulement les déplacements de la compagnie se sont effectués au milieu des civils qui remplissent les routes, ralentissant d'autant la progression des troupes, mais personne ne semble connaître la mission qu'elle doit remplir. Une ligne de front Evreux, Dreux, Chartres a été constituée pour faire face à l'armée allemande. Cet axe sera sévèrement bombardé. La 509° CDAC descend la vallée de l'Eure en passant par Anet, Saussay et Dreux.
Le dispositif autour de l'Eure est le suivant :
à l'ouest, rive gauche, les 1° et 2° Divisions légères mécaniques (1°DLM, 3°DLM) du Corps de cavalerie
à l'est, rive droite, la 8° Division légère d'infanterie coloniale (8°DLIC°) et la 84° Division d'infanterie d'Afrique (84°DIA) du 10° Corps d'armées de l'Armée de Paris.
Les régiments engagés sont de gauche à droite, le 13° Régiment de dragons, le Régiment d'infanterie coloniale du Maroc, le 26° Régiment de tirailleurs sénégalais. Ces unités se replient au fil des jours vers le sud, en direction de la Loire. Le 14 juin elles se trouvent au niveau de Dreux qu'elles dépasseront les 15 et 16.
La compagnie est prise dans ce mouvement de repli. Elle est engagée à partir du 14 juin près du Régiment d'infanterie coloniale du Maroc (RICM) dans de violents combats, les 15 et 16, qui se déroulent dans une zone géographique comprise entre Châteauneuf-en-Thymerais, La Touche, Marville-les-Bois et Chêne Chenu en Eure et Loir. Maurice Boussuge est chef d'une pièce de 25 antichar. Servies par plusieurs antillais, les pièces seront détruites les unes après les autres par les obus allemands tirés par des canons de 88. Il est indemne mais les victimes sont nombreuses autour de lui. La journée du 16 a été la plus éprouvante et la plus intense en combats. Le mince ilôt de résistance que représentait la compagnie et d'autres unités est écrasé par la puissance de feu adverse. Le RICM engagé dans des combats entre Saint-Sauveur et Châteauneuf-en-Thymerais, déplorera 18 tués, 536 disparus et 110 blessés, avant qu'il ne continue son repli vers le sud, avec l'objectif de stopper ou retarder l'ennemi sur les bords de la Loire.
Maurice Boussuge ne pourra pas continuer de se replier. Il est capturé par l'armée allemande à La Touche, commune de Chêne Chenu, Eure et Loir, le 16 juin 1940, en fin d'après-midi.
"A Anet, une partie du château avait été bombardée et brûlait. A Saussay, le pont devait être détruit pour ralentir les Allemands. Le Génie avait été demandé. Nous avons attendu toute la journée. Les ordres et les contre-ordres se sont succédés. Finalement le pont a sauté en fin de journée. Cela ne servit à rien car les Allemands avaient contourné la position. A Dreux nous avons été pris dans un violent bombardement le 9 juin. Un poste d'aiguillage de la gare avait été endommagé. Un homme était pris sous les décombres. Nous n'avons pas pu le dégager. Beaucoup de civils avaient été tués. Nous étions en plein chaos. Nous avons continué notre chemin. A partir du 14 juin la compagnie était positionnée dans la région de Châteauneuf-en-Thymerais. Pendant trois jours les combats ont été violents. Nous étions à côté du RICM. La poussée allemande était forte et en faisait paniquer plus d'un. Un sous-officier du RICM me dit froidement à un moment : "Si tes jeunots ne se tiennent pas tranquilles, je m'en occupe". Il joignit le geste à la parole et dégaina une arme et dit quelque chose du style "Je leur en colle une !" Je crois qu'il l'aurait fait sans état d'âme.
Un officier, un lieutenant de réserve je crois, avait fait placer nos canons de 25 devant les bâtiments d'une ferme, sous les pommiers. L'adjudant qui assurait maintenant le commandement de la compagnie passe et me dit : "Boussuge, qui vous a fait placer ici, vous êtes une cible toute trouvée". "C'est le lieutenant ...". Après une critique véhémente de la décision du lieutenant sa réplique fut : " Allez, allez, mettez-vous à couvert derrière les bâtiments de la cour". C'était une ferme dont les bâtiments étaient disposés en carré autour d'une grande cour. Les Allemands s'étaient installés dans un clocher pour surveiller les alentours. Nous avons pu les en déloger en les pointant avec nos pièces. Ce ne fut qu'un moment de répit.
Au fur et à mesure nous étions encerclés. Pour progresser, les Allemands ne reculaient devant rien. Je me souviens qu'à un certain moment ils avançaient sur une petite route en poussant un civil devant eux. Dans les échanges de tirs, l'homme fut tué, certainement par des balles françaises. Pour nous réduire ils nous pilonnaient au 88. Nos pièces de 25 ne faisaient pas le poids. Elles ont été détruites les unes après les autres. Les batteries situées de part et d'autre de la mienne furent touchées. Les soldat ont été quasiment déchiquetés lorsqu'un un obus tomba en plein dessus. Je ne fus pas atteint, je ne sais pas comment. Si nous n'étions pas touchés, les consignes étaient de saboter les culasses en cas de repli. Maintenant que la situation s'était aggravée, c'était une question de survie. Isolés, coupés des autres troupes, sans ordres, c'était du chacun pour soi pour sauver sa peau. Je n'ai quasiment jamais connu nos officiers. le lieutenant qui nous commandait depuis Albi fut tué d'une balle en pleine tête au début des combats. Il a voulu voir où se situaient les Allemands, il a levé la tête, un tireur en a profité pour l'ajuster. Il s'appelait Garaix.
A plusieurs nous nous mîmes à ramper dans les blés pour tenter d'échapper au massacre. Notre idée était d'attendre la nuit pour gagner un bois situé en bordure du champ dans lequel nous nous trouvions. Les Allemands tiraient à hauteur d'homme. Quand ça passe au-dessus de la tête en sifflant dans tous les sens, on n'est pas fier. Il y eut un gros orage. Nous restâmes un bon moment couchés dans des rigoles pleines d'eau. Je me suis alors retrouvé avec Jean-Baptiste Vergne, un autre caporal, chef de pièce. C'était un Corrézien. A Albi, nous n'étions pas ensemble. Nous nous sommes connus à Granville et lors des combats. Comme moi il avait été obligé d'abandonner sa position faute de matériel. Les obus et les balles continuaient de siffler au-dessus de nous. Situé près de moi il fut atteint à une cuisse, je n'avais rien. Une seconde fois il est touché, moi toujours rien. Je crois qu'il fut blessé encore une fois ou deux. Je l'entendais dire à chaque fois : "Maurice, je suis encore touché !". Je réussis à lui faire des pansements avec ceux que nous avions en dotation. J'avais les mains pleines de sang. Je l'ai aidé comme j'ai pu à se traîner jusqu'à un tas de foin amoncelé sur des perches pour sécher. Nous nous cachâmes dessous. Je rabattis du foin sur l'endroit par lequel nous étions passés. Il saignait pas mal et râlait. Je disposais encore de pansements pour changer ceux que j'avais faits. Il souffrait et se plaignait. J'essayais bien de le calmer pour faire le moins de bruit possible mais à un moment il s'est débattu et a fait tomber du foin. Juste devant l'ouverture j'aperçus une paire de bottes allemandes. C'était fini, nous étions capturés. Je sortis le premier et je fis comprendre que mon camarade était blessé. On me signifia de le sortir et le transporter jusqu'au bord d'une route. Je l'ai chargé sur mon dos tant bien que mal et l'ai porté. A chaque pas que je faisais un pas, son corps me frappait le dos. A chaque pas il me disait : "Tu me fais mal, tu me fais mal !". Après cet effort je l'ai déposé par terre. On me fit comprendre qu'il serait soigné. "Ne m'abandonnes, ne m'abandonnes pas !" furent les dernières paroles qu'il me dit. Nous fûmes séparés. Il ne succomba pas à ses blessures. Je le revis après la guerre. Je reparlerai de Jean-Baptiste Vergne plus tard.
Je marchais sur une route escorté par un soldat allemand. Nous longions une colonne de véhicules. Un soldat descendit d'une chenillette, un rouquin, je le revois. Il s'avança vers moi, furieux. Je pense qu'il m'invectivait. Il me décrocha un violent coup de pied dans un genou. Il me fit très mal. Un sous-officier le fit mettre au garde-à-vous et l'engueula. Je l'entendis claquer des talons plusieurs fois. Je poursuivis et fus regroupé avec d'autres prisonniers."
Les débuts de la captivité
Le 17 juin le maréchal Pétain forme un nouveau gouvernement et demande l'armistice. Le lendemain, le général de Gaulle lance un appel depuis Londres pour poursuivre le combat. Le 22 juin l'armistice est signé. La France est défaite et sera coupée en deux, une zone occupée au nord par les Allemands, une zone libre au sud, l'Etat Français.
Maurice Boussuge est interné dans un camp à Arnières-sur-Iton du 16 juin au 2 juillet, puis à Marseille-en-Beauvaisis du 3 au 5 juillet. Il est ensuite affecté au 101° Frontstalag de Cambrai. Il est réquisitionné pour faire les moissons et se retrouve dans une grosse ferme d'Hamelincourt dans le Pas-de-Calais. Il part pour l'Allemagne en train le 2 octobre. Il débarque le 5 à Görlitz, ville d'Allemagne orientale située sur la rive gauche de la Neisse. Il est rattaché au Stalag VIII A. Il séjourne un mois dans un camp. Il est envoyé le 4 novembre dans un ArbeitKommando pour travailler à Sandhübel où il fabriquera des pierres tombales.
"Les Allemands nous parquaient dans des prairies pour la nuit. On n'avait pas de nourriture. Pour résister à la faim, on a mangé de l'herbe. Par la suite on nous distribuait du fromage de Hollande qui était bien sec. J'ai toujours été dégoûté par la suite de ce fromage, tellement j'en avais mangé. Nous étions fatigués, nous dormions peu. Une nuit, après une bonne averse, nous tentions de dormir un peu ou de somnoler appuyés deux par deux, dos à dos, car la prairie était pleine d'eau. De temps en temps on entendait un grand plouf, deux prisonniers qui s'étaient endormis, venaient de tomber. Dans nos pérégrinations, je me souviens particulièrement d'une marche d'Arras à Cambrai. Des officiers dont deux généraux assez âgés, marchaient en tête. J'ai vu des civils insulter ces généraux et les gifler. Ces derniers n'ont pas bronché. A Cambrai nous avons dormi sur les pavés de la Citadelle. Je me suis retrouvé dans une grosse ferme d'Hamelincourt pour faire les moissons. J'ai pu me nourrir. Nous travaillions la journée et étions sous bonne garde la nuit. Nous avions appris que des cheminots pouvaient cacher dans la réserve de charbon de leur locomotive des candidats à l'évasion. Ils les transportaient jusqu'en région parisienne.
Nous avons voyagé pendant quatre jours dans des wagons de marchandises, nous n'en sommes jamais descendus. Lorsque nous sommes arrivés à destination, nous étions tout ankylosés. Je suis resté en camp durant un mois avant d'être envoyé dans un ArbeitKommando. A peine arrivés au camp et installés dans des baraquements, des Belges sont venus nous proposer d'acheter des pommes de terre de mauvaise qualité à prix d'or. Ils se sont fait sortir ! Ils avaient mauvaise réputation car beaucoup pensaient que le roi des Belges avait fait capituler son armée trop tôt. Nous nous sentions trahis.
Au début je me souviens avoir travaillé dans une usine où nous lavions des betteraves. Nous avions froid et étions trempés. Un beau jour nous avons été quelques uns à en avoir assez. Le matin nous nous sommes cachés sous nos lits. Nous n'avons pas été découverts. Nous avons peut-être eu des réprimandes mais pas de punitions il me semble. Nous ne somme pas retournés laver des betteraves. Des patates de mauvaise qualité ou moisies, des soupes et quelles soupes, composaient régulièrement les repas. Nous n'avons pas échappé à la dysenterie.
Je me suis retrouvé dans une fabrique de pierres tombales. Je devais polir des pierres de granit sous les ordres d'un contre-maître qui répétait toujours "Langsam, langsam !" afin de ne pas abîmer les pierres. Un des prisonniers sabotait régulièrement ce qu'il faisait en laissant tourner trop vite ou trop longtemps sa ponceuse, ce qui faisait que la pierre était inutilisable. Le contre-maître hurlait tandis que l'autre jouait l'idiot en disant qu'il ne savait pas. Un jour, un grand monument funéraire composé de plusieurs dalles de pierre fut assemblé dans la cour. Quelqu'un demanda pour qui était destiné cette commande. Avec une certaine jubilation il a été répondu que c'était destiné à l'Angleterre et que les pierres transiteraient par la Scandinavie (Norvège ou Suède, je ne me souviens plus). Edifiant !
06 février 2010
Affecté au travail dans les fermes
Le 19 juin 1941 il est renvoyé de ce Kommando pour aller travailler dans les fermes à Thomasdorf puis Adelsdorf proches de Freiwaldau, où est situé son nouveau Kommando rattaché au Stalag VIII C. Il dépendra de ce stalag jusqu'au 1er mai 1943. Il est ensuite rattaché au Stalag VIII B jusqu'au 15 août. Il dépendra ensuite jusqu'à sa libération du Stalag VIII D.
Freiwaldau se trouve en Basse-Silésie, à l'est de la Neisse. En 1945 ces territoires seront rattachés à la Pologne.
Freiwaldau est aujourd'hui Gozdnica dans le district de Zagan (autrefois Sagan) de la province de Lubuskie en limite de celle de Dolnoslakie.
Il travaille respectivement :
du 21 juin au 23 octobre 1941 chez Hermann Bemert à Thomasdorf
du 24 octobre au 10 janvier 1942 chez Wilhelm Jöger à Adelsdorf
du 11 janvier 1942 au 17 avril 1943 chez Joseph Göttlich à Adelsdorf
du 18 avril 1943 au ? chez Ernest Gröger à Adelsdorf
Il est à la ferme la journée. Chaque soir il retourne coucher au kommando de Freiwaldau.
"Comme je ne mangeais pas à ma faim, j'ai demandé à aller travailler dans une ferme, ayant entendu dire que les conditions de vie étaient un peu moins pénibles. Mes désirs furent exaucés. Pour être retenu par un fermier, une sorte de louée, comme on dit dans le Berry, était organisée. Les prisonniers étaient réunis, les fermiers venaient faire leur choix.Nous sommes restés, Marcel Juteau et moi, les deux derniers. Personne n'avait voulu de nous. Les derniers paysans ne nous trouvaient pas comme il faut pour travailler chez eux. Nous avons compris que les autorités allemandes leur avaient fait comprendre que c'était à prendre ou à laisser. C'est à contre coeur qu'un paysan de Thomasdorf m'emmena chez lui.
Je fus traité comme un KG. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ces deux lettres n'ont jamais étaient peintes sur mes vêtements. Chez lui ou dans la deuxième ferme, je ne me souviens plus, il y avait beaucoup d'enfants. Ils étaient désagréables avec moi tout comme le fermier. Ils se sont comportés comme des vrais schleus !
Tout a changé quand je me suis retrouvé à partir de 1942 dans la famille Göttlich à Adelsdorf."
08 février 2010
La vie de prisonnier
"Vivaient à la ferme une femme mariée dont l'époux était mobilisé et ses beaux-parents. Je l'appelais la patronne car elle et son mari étaient les fermiers, les beaux-parents, le vieux et la vieille. Lui était presque aveugle et ne pouvait plus travailler. Les deux femmes abattaient l'ouvrage. Un beau-frère les aidait mais elles avaient besoin d'un ouvrier agricole comme on dit aujourd'hui.
La ferme n'était pas très grande : culture de céréales et de pommes de terre, quelques vaches, des porcs, un peu de volailles.
Je devais faire les gros travaux de culture : labours, semis, fauchages, moissons. L'automne et l'hiver, le débardage de grumes de bois dans les forêts environnantes, dans le froid et la neige. Si adolescent j'avais gardé les vaches et les moutons et fait du jardin potager, je n'avais jamais effectué de gros travaux agricoles. On m'apprit tout sous la férule du vieux, de la patronne et du beau-frère. J'ai surtout appris à travailler avec un cheval et à en faire un bon compagnon.
Couple Göttlich
Au début que j'étais chez les Göttlich, lorsque j'arrivais le matin à la ferme, la vieille me disait : "Heil Hitler" en faisant le fameux geste. Je ne répondais pas. Au bout de quelques jours elle me demanda pourquoi je ne répondais pas. Je lui expliquais que je n'étais pas Allemand et que je n'avais pas à faire ce geste. J'étais un prisonnier de guerre régi par la Convention de Genève. A partir de ce jour, les matins, nous échangions un "Gut Morgen". J'avais le droit de boire un café en arrivant, surtout l'hiver après avoir marché dans le froid et la neige depuis Freiwaldau.
Au fur et à mesure que le temps passait, je m'installais, durant la journée, dans mon nouvel état de paysan.
L'hiver je travaillais dans les bois pour débarder des grumes avec le cheval. J'étais associé au beau-frère de la maison ou à un voisin. C'était pénible en raison du froid et des hauteurs de neige, les chevaux y étaient parfois plongés jusqu'au poitrail. Le travail était dangereux et il fallait être attentionné. Lorsque je rentrais j'étais trempé malgré la capote militaire française qui était toujours en service et les bottes que l'on m'avait procuré. J'avais le droit de me sécher près du poêle.
Le midi je prenais mes repas à la table avec les membres de la famille. A une certaine période, un prisonnier russe et un jeune Polonais travaillaient à la ferme. Ils était mis délibérément à l'écart et ne mangeaient pas avec nous. On sentait fortement que les slaves n'étaient pas appréciés.
Il est vrai que ce prisonnier russe n'était pas très évolué. On avait beaucoup de mal à se comprendre en raison de la langue. Il était plus âgé que moi et était rustre. Lorsque j'avais des cigarettes qui m'étaient parvenues par colis, si je n'y prenait pas garde, il aurait fumer le paquet à lui tout seul. Parfois nous échangions nos tabacs. Je compris pourquoi il appréciait tant mes cigarettes. Son tabac était rustique et mal dégrossi avec des morceaux de feuille qu'il fumait dans du papier journal façonné en cornet. Lorsqu'il y mettait le feu, c'était une véritable torchère qui se mettait en marche.
Une autre fois la patronne me prit à témoin en me désignant le Russe en train de débarrasser le fumier de l'étable des vaches. Pour le mettre sur la pelle ou la fourche, il le ramassait à la main et ne se lavait pas ensuite.
Milec à droite, Paul à gauche
Un autre compagnon de captivité fut un jeune Polonais se prénommant Milec. Il fut avec moi de janvier 1943 à février 1944. Il était intenable, tout fou et insubordonné au possible, y compris avec moi. le vieux mangeait souvent de l'oignon. Comme il ne voyait presque plus, les oignons étaient placés devant lui sur la table, toujours au même endroit. Il les épluchait puis les coupait en morceaux. Milec passait par là et mélangeait les épluchures et les morceaux d'oignons. Le vieux jurait lorsqu'il portait ce mélange à la bouche au plus grand plaisir de Milec qui riait de son tour. Il devait parfois m'aider mais il était difficile de le faire travailler. Je n'insistais pas mais il était assez fréquent que nous nous disputions. Une fois cela alla peut-être plus loin que d'habitude. Il s'était emparé d'une fourche et voulait m'en donner un coup. Je dus parlementer pour le raisonner. Je tenais un fouet prêt à lui asséner un bon coup de manche pour me protéger. On n'en arriva pas là, heureusement. Une autre fois l'idée lui vint d'uriner dans les crins de la queue du cheval. Le cheval n'était pas méchant mais je le mis en garde. Il n'écouta pas et s'exécuta. Le cheval sentit, se détendit d'une jambe assez vigoureusement. Milec évita le coup . Et ainsi de suite. Il faisait les quatre cent coups avec Paul le fils d'un voisin, à peu près de son âge. Il pouvait être charmant et sympathique puis turbulent et vicieux dans son comportement. Cela se termina pas trop bien pour lui. Les patrons décidèrent de le renvoyer et firent appel à la gendarmerie. Un matin un Feldgendarme se présenta pour le récupérer. Millec ne voulut pas se laisser prendre. Il courut et sauta dans tous les sens dans la cour de la ferme. Le gendarme le poursuivait, mais comme il n'était plus tout jeune, il ne parvenait pas à l'attraper. Il tomba plusieurs fois. Il finit par le rattraper. Je revois toujours le gendarme tirer son poignard du fourreau et le menacer. Je crus un instant qu'il allait le tuer. Il fut emmené et je ne sais pas ce qu'il est devenu. Milec était comme cela, mais son comportement révélait l'inimitié profonde qui régnait entre Allemands et Polonais.
Dans mon malheur j'avais assez la confiance de la famille Göttlich. J'allais et je venais comme je voulais dans le village et ses environs où se situaient champs et forêts, toujours muni de mon Laissez-passer, Ausweis (voir photo dans l'album Documents). A l'automne j'étais réquisitionné pour livrer du bois de chauffage aux personnes âgées. J'étais généralement bien accueilli et pour cause. J'avais parfois droit à un café un à un gâteau. Il ne faut pas croire que je n'étais pas surveillé puisque je disposais d'un laisser-passer Kr Gef. J'en veux pour preuve l'anecdote suivante.
C'était à la belle saison, en fin de journée. Je revenais des champs avec mon attelage, une charrette ou un tombereau. Je rattrapais la fille du maire qui marchait sur la route. Arrivé à son niveau, elle fit ni une li deux et grimpa sur le brancard de la charrette. Elle avait à peu près mon âge. Sans se soucier nous avons discuté et rigolé tout en traversant le village. Le lendemain j'ai été cuisiné quasiment toute une demi-journée par un gendarme pour savoir ce que nous avions dit et surtout ce que nous avions fait. Je m'en sortis sans problème en ne révélant pas que ce n'était pas la première fois que je discutais avec la fille du maire. Celui-ci était un nazi, toujours vêtu d'un uniforme et portant le fameux brassard à croix gammée.
Les Göttlich auraient bien voulu que je suive le rythme des travaux agricoles et que je travaille le dimanche à la période des foins ou de la moisson. Je n'y suis toujours refusé en m'appuyant sur la Convention de Genève. Le vieux m'accompagnait parfois pour évaluer la pousse des céréales. Il se baissait et passer la main au ras du sol ou un peu plus haut pour se rendre compte si le blé poussait. Une année à la période des foins, il voulut conduire un attelage chargé d'herbe. Il fit une mauvaise manoeuvre et tout se renversa. On détela mais je laissai sur la place la charrette et le foin car le lendemain était un dimanche. Ce fut le drame, mais je ne cédai pas. Le lundi je pris tout mon temps pour tout relever et recharger.
Se nourrir durant cette période était un impératif y compris pour les Allemands. Même si la ferme procurait pas mal de choses, les autorités réquisitionnaient une grande partie de ce qui était produit. A tel point que la vieille usait de tous les stratagèmes pour conserver le plus possibles de provisions. Elle écrémait le lait pour pouvoir fabriquer un peu de beurre. Elle surveillait de près les morceaux de porcs distribués et ainsi de suite. A une période peut-être plus difficile qu'une autre, la vieille apporta sur la table un plat de lapin. Au fur et à mesure que je mangeais, je m'aperçus que les os n'étaient pas ceux d'un lapin. On me demanda si cela me plaisait mais on ne m'en dit pas plus. Quelques jours après je découvris la peau du chat de la maison. Nous avions mangé du chat ! Je surveillais les poules sur leur nid afin de me servir. Mais la vieille avait l'oreille fine et dès qu'elle entendait une poule chanter, elle se précipitait. Nous nous livrions à distance à une course à l'oeuf. Quand je passais le premier, je les gobais et j'enterrais les coquilles dans les terres lorsque j'allais au champ. D'autres fois, j'en prenais pour les rapporter au kommando et en faire profiter les camarades.
Joseph Göttlich
En 1943 ou 1944, Joseph Göttlich revint chez lui. Il avait combattu à Stalingrad. Il avait été blessé et était amputé d'un pied. Il était appareillé. Un jour où je labourais il m'accompagna. Je lui cédais les manchons de la charrue. Une, deux, trois fois il tomba car sa prothèse s'enfonçait dans la terre meuble. Il s'arrêta, s'assit sur un talus et pleura amèrement, s'apercevant qu'il ne pouvait plus travailler.
Les antihitlériens
Je fus aussi affecté chez Ernest Gröger, un homme âgé. Il conduisait sa ferme n'importe comment et cela me faisait poser des questions. Un après-midi d'hiver nous étions occupés à battre des céréales dans une grange. Il sortait et rentrait. A un moment en rentrant, il me dit, tout en tapant les pieds pour se débarrasser de la neige et de la boue :"Hitler va faire comme Napoléon en Russie". Je n'ai pas répondu car je ne comprenais pas ce qu'il voulait me dire. Je me méfiais car cela pouvait être un piège pour me faire parler. Il faisait souvent des allusions de ce genre. Un autre après-midi de mauvais temps, nous avons échangé tant bien que mal sur la situation. Il me révéla qu'il était antihitlérien ainsi que quelques autres dans le village. Il m'expliqua qu'ils se réunissaient dans une petite maison un peu à l'écart de la route pour écouter la radio anglaise. Ils en masquaient les fenêtres afin de se dissimuler des regards. Situant bien l'endroit, je lui fis part de mes appréhensions car ils n'étaient peut-être pas assez prudents et pouvaient être entendus depuis la route. Un ramasseur de lait faisait partie du groupe. Je ne le revis plus faire sa tournée. J'appris qu'il avait été arrêté et exécuté pour trahison. Je compris donc pourquoi il cultivait ses terres de cette manière, il résistait à sa façon. Il faisait les moissons à l'automne lorsque les premiers froids faisaient leur apparition. Il laissait les pommes de terre en place et ne les arrachaient que lorsqu'il y avait de la neige et du gel, et ainsi de suite afin de livrer le moins de denrées aux autorités. Il fut lui aussi convoqué et cuisiné mais il s'en sortit en prétextant qu'il avait vieilli et travaillait seul.
Dans la région vivait un français, un ancien prisonnier de la Guerre de 14. Il n'a jamais voulu nous parler et feignait de ne pas comprendre le français lorsqu'on s'adressait à lui."
09 février 2010
Fuchs le cheval, mon compagnon
"En Auvergne je n'étais pas familier des chevaux. Il y en avait peu dans les fermes, les boeufs et les vaches étaient attelés.
J'appris à les harnacher, les atteler, les conduire, les entretenir, les nourrir. Le premier cheval que l'on me confia avait 14 ans. Je ne l'eus pas longtemps. Il mit une jambe dans un trou profond alors que je labourais. Il se fractura le fémur et fut abattu. Ce fut la catastrophe; je n'ai pas souvenir de m'être fait réprimander.
Avec Fuchs le 16 mars 1943
Le nouveau cheval des Göttlich avait sept ans, était alezan et se nommait Fuchs. Le premier contact avec lui fut étrange. Il attrapa ma capote au niveau de la poitrine et me souleva de terre. Pour lui faire lâcher prise je lui mis un coup de manche de fouet sur le nez. Par la suite il n'y eut plus jamais de mauvaise surprise entre nous sauf peut-être encore une fois. Je le chevauchais pour rentrer dans la cour de la ferme. Tout émoustillé il s'est mis au trot puis au galop pour foncer à l'écurie. J'ai eu juste le temps de sauter pour ne pas être assommé ou plus au passage de la porte. Nous nous habituâmes bien l'un à l'autre. J'en faisais ce que je voulais dans le travail aux champs ou dans les bois. Il réagissait toujours à mes ordres. Je ne le brusquais pas. Je cachais dans mes poches des croûtes de pain que le cheval venait chercher. Parfois je faisais semblant qu'il n'y ait rien, mais le cheval savait qu'elles y étaient. Il cherchait alors avec une certaine frénésie, nous jouions l'un et l'autre. Une fois que je le nourrissais à l'écurie, il me marcha sur un pied par inadvertance. Tout en criant qu'il me faisait mal, je lui assénais une claque. Le cheval se tourna vers moi, me regarda. Il ne voulait pas manger. J'ai été obligé de lui parler et l'encourager à manger, voire le consoler d'avoir fait une bêtise. Il semblait avoir compris ce qu'il avait fait et cherchait pour ainsi dire à s'excuser. Un autre souvenir. Je labourais. Nous étions suivis par une nuée de corbeaux. Le cheval n'était pas trop rassuré, je le tenais donc bien. Tout à coup il s'arrête, dresse les oreilles. "Qu'as-tu vu ?" Un peu devant nous, je découvre un animal du genre fouine ou belette. Une fois l'animal en question parti, il reprit son travail.
J'étais aux petits soins pour lui. Le couvrir l'hiver quand j'étais au bois, le rafraîchir l'été, le protéger des piqures de taons. Le tenir propre à l'écurie, le brosser. Lui parler à défaut de parler aux humains durant la journée. J'ai appris tout seul le attitudes à avoir avec un cheval. L'hiver un voisin des Göttlich m'accompagnait parfois au bois. Il était brutal avec les chevaux. Il en possédait un plus jeune que le mien, il mordait. Il le battait littéralement ce qui rendait l'animal encore plus agressif. Il s'en sépara. Parfois il me le confiait, j'étais sur mes gardes. Quand je revenais le lundi, je me rendais compte comment le cheval avait été conduit en mon absence. J'ai souvent parlé de mon Fuchs, bien longtemps après cette période de captivité loin de la France, car il fut un véritable compagnon pour moi."
La vie en Kommando
"Nous étions installés à Freiwaldau dans des baraquements fermés et gardés la nuit. Nous étions quelques dizaines à travailler dans les fermes. Une des grandes occupations était de se nourrir le mieux possible avec ce qui pouvait arriver dans les colis et ce que nous volions chacun en fonction de nos possibilités. Je volais des oeufs, du beurre et d'autres denrées. De temps en temps je "déménageais" une poule sous ma capote. Bien sûr quand la vieille ou la patronne constatait qu'une poule avait disparu, je n'étais pas au courant. J'étais très prudent pour éliminer les plumes. Je les enterrais profondément lorsque j'étais dans un champ. D'autres braconnaient en piégeant des oiseaux. D'autres encore arrivaient à subtiliser de la viande car il y avait un boucher qui abattait du bétail et ainsi de suite. Une fois nous avions récupéré un gros lièvre. J'étais souvent préposé pour cuisiner. Je me souviens toujours de la sentinelle allemande qui passait devant notre baraque,s'arrêtait devant la fenêtre et disait "ça sent bon !". Il s'en léchait les babines car lui aussi ne devait pas manger comme il faut tous les jours, comme nous, avec une alimentation à base de soupe et de pommes de terre.
La vie en kommando mettait aux prises les généreux et les égoïstes. Certains ne recevaient quasiment jamais de colis et étaient heureux de pouvoir profiter de la générosité de certains autres. D'autres recevaient et ne voulaient jamais partager. D'autres encore n'apportaient jamais rien, ne partageaient jamais rien et voulaient profiter de la mise en commun. Lorsque j'étais à la répartition, je les renvoyais dans leur coin. Les engueulades étaient fréquentes et surtout fortes en voix. L'ambiance était quand même assez bonne, solidarité oblige face à la situation. Les Allemands nous donnaient à lire L'Echo de Nancy, journal collaborateur ou nous faisaient écouter Radio Stuttgert où sévissait Ferdonnet. Nous étions coupés du monde et ne savions pas bien ce qui se passait ailleurs en Europe et chez nous, car les courriers étaient censurés.
14 décembre 1941
De gauche à droite
Debout : Marcel MUSELET, Auguste HARD, Louis FONTANEL, Gérard COMBRET, Fernand MARLHE, Georges HARY,
René MACARY,
Assis : François ROUAIX, Louis BONHOMME, Marcel JUTEAU, Maurice BOUSSUGE, François BLOUIN
Plusieurs kapo nous gardaient. L'un d'entre eux étaient un véritable salopard. Une fois qu'une bagarre éclata entre nous, il se rua dans la chambrée tel un fou. Il m'accula dans un coin, baïonnette pointée sur le cou. Je me souviendrais toujours de son regard haineux renforcé par son physique et la couleur rousse de ses cheveux. J'ai pensé que mon heure était venue. Derrière moi je sentis un objet assez costaud. J'avais mis la main dessus, prêt à me défendre à mort. Il me relâcha et se fut fini. On se dit que si on pouvait le coincer un jour celui-là, ce serait sa fête.
Par contre un autre soldat, tout en nous gardant, faisait preuve d'humanité. Il était munichois. Il perdit sa femme et ses enfants lors d'un bombardement. Lorsque la libération approcha, nous nous sommes concertés pour l'aider à fuir. Nous lui avons procuré des vêtements civils, son uniforme a été dispersé par plusieurs d'entre nous. Nous lui avons conseillé, dans le chaos qui allait se produire, de faire route avec une femme, comme s'il s'agissait d'un couple.
De gauche à droite
Debout : ?, Louis BONHOMME, ?, ?, Gérard COMBRET, Georges HARY
Accroupis : ?, Maurice BOUSSUGE, René MACARY
Assis : ?, Marcel JUTEAU, ?, Fernand BLOUIN
Il y avait des britanniques à Freiwaldau. Une partie d'entre eux travaillaient dans une usine. Ils allaient et revenaient en rang et au pas cadencé. Nous, les Français, nous nous déplacions toujours en bordel couvré. Il y avait également des Hongrois, mais ils ne communiquaient avec personne. Quelques Russes étaient également dans le secteur.
Pour nous débarrasser des puces et autres parasites, nos vêtements étaient passés régulièrement dans une étuve et étaient vraiment chouettes quand ils en ressortaient. Notre uniforme de 1940 constituait la base de notre garde-robe. Des pantalons récupérés et d'autres articles nous habillaient de façon hétéroclite.
Le soir et le dimanche, nous jouions aux cartes. Certains chantaient, l'un d'entre nous faisaient des claquettes. J'avais appris le bridge. L'hiver nous avions parfois l'autorisation de nous essayer au patinage sur des étangs gelés ou de dévaler une petite pente avec des skis en bois. Tout nous était prêté par les Allemands. Nous étions tous en attente de courrier et de colis, dont j'ai tenu l'inventaire sur un carnet que j'ai pu sauvé. Vers la fin de la captivité nous ne recevions plus beaucoup de nouvelles de chez nous.
De gauche à droite :
Arrière plan : Maurice LAUMON, ?, ?
Premier plan : Marcel JUTEAU, Maurice BOUSSUGE, ?
Tout cela peut paraître idyllique, mais tout était méticuleusement planifié et organisé. Nous étions gardés et surveillés. Malheur à ceux qui se comportaient mal ne voulaient pas travailler ou avaient tenté de s'évader. Ils étaient internés au camp de Rawa-Ruska ou à Graudentz. Ces deux noms faisaient froid dans le dos tellement les conditions de vie y étaient inhumaines. Un rescapé de Rawa-Ruska nous parla de ce qu'il avait vécu. Il nous impressionna en nous racontant qu'il avait vu un prisonnier français, tenaillé par la soif en été, se faire abattre par un garde depuis un mirador, alors qu'il s'approchait de la clôture du camp pour puiser de l'eau dans une rivière qui la bordait.
A travers le comportement de certains Allemands, on ressentait bien ceux qui étaient endoctrinés dans le nazisme. Un voisin des Göttlich jurait tout le temps après les Juifs lorsque quelque chose n'allait pas. Comme s'ils en étaient la cause !
Nous étions vaccinés contre certaines maladies. Le médecin qui nous faisait les piqûres prenait un malin plaisir à nous faire souffrir en nous vaccinant dans le sein. Un dentiste chez qui on m'avait envoyé me soigna comme un véritable tortionnaire. Il m'arracha les dents comme cela et en plus il me piqua des dents saines. Je refusais de poursuivre les soins."
18 avril 1943
De gauche à droite : Marcel JUTEAU, Louis BONHOMME, ?, ... RIBIERE, Maurice BOUSSUGE
Le début de la fin du III° Reich sur le front de l'Est
Le 31 janvier 1943 le maréchal Von Paulus se rend aux Russes à Stalingrad. Le 2 février la 6ème Armée qu'il commandait, capitule. L'offensive allemande à l'est est stoppée.
Les Russes engagent à partir de cette date plusieurs offensives en direction de l'ouest afin de libérer les différents territoires conquis par l'Allemagne.
Année 1943
du 20 février au 18 mars, bataille de Kharkov
du 7 août au 2 octobre, bataille de Smolensk
du 27 août au 23 décembre bataille du Dniepr rejetant les Allemands à l'ouest
Année 1944
A partir du 23 juin, pendant deux mois, les Russes ont avancé de 600 kilomètres vers l'ouest sur un front de 1000 kilomètres de large.
La Biélorussie, une partie de la Lituanie, de l'Estonie et de la Pologne ont été libérées
L'Armée Rouge se retrouve à la frontière de la Prusse Orientale
Année 1945
le 26 janvier et le 3 février, deux têtes de pont sont réalisées sur l'Oder
du 17 janvier au 3 février, la Silésie est conquise
18 avril 1943
"Même si nous étions désinformés nous n'étions pas complètement dupes. A partir de 1943 nous voyions passer régulièrement des bombardiers.
En pleine nuit l'usine de Freiwaldau brûla. Elle employait des prisonniers anglais. Le bruit se répandit qu'ils avaient organisé un sabotage. Avant de quitter le travail en fin de journée, ils avaient allumé une bougie plantée dans un tas de sciure ou de copeaux. En se consumant lentement, l'incendie de déclara en pleine nuit.
Nous avions appris avec retardement qu'un débarquement militaire avait eu lieu en Normandie. Nous savions que les Russes progressaient d' est en ouest.
Nous avons pris pleinement conscience de la situation au début de 1945. Plus on avançait dans le temps, plus nous croisions des réfugiés venant de l'est. Environ deux mois avant notre libération, la région vivait dans le chaos. Les réfugiés tournaient en rond. Bien sûr nous ne savions pas qu'Hitler avait ordonné à la population de l'est de rester sur place pour résister aux envahisseurs afin que les troupes engagées soient motivées pour défendre les civils, et ce sous peine de mort, je crois. Dans la région, les réfugiés devaient rencontrer des difficultés pour franchir la Neisse ou l'Oder. Je me rappelais alors la réflexion d'un Allemand au début de ma captivité qui nous disait : après la guerre l'Allemagne sera là, il levait le bras en étendant la main assez haut, l' Angletterre sera là, il baissait un peu le bras et la France sera là et il baissait le bras encore plus bas. Pour l'instant l'Allemagne était en train de baisser bas, très bas, même. Nous étions au courant du bombardement de Dresde, pas si éloignée de la région, qui eut lieu du 13 au 15 février 1945. Nous avions récupéré un prisonnier français qui avait échappé au drame. Il nous expliqua ce qu'il avait vu. Tout n'était que feu et ruines. Les personnes qui cherchaient à fuir un pâté d'immeubles ne pouvaient pas franchir une chaussée sous peine de se retrouver brûlées et consumées par le bitume qui fondait sous l'effet de la chaleur. Il était traumatisé.
Grössenberg 1944, Maurice BOUSSUGE est au centre
Plus on approchait de l'échéance plus la population allemande était inquiète. D'ailleurs les Göttlich me faisaient déjà des allusions pour que je reste.
Tout le printemps n'a été que convois de réfugiés ne sachant où aller. Nous n'étions pas au courant des comportements des soldats russes avec les civils, nous le découvrirons, plus tard, à notre tour."



























